Communiqué du 3 juillet 2018

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COMMUNIQUÉ DU COMITÉ DE LA SOCIÉTÉ ANTHROPOSOPHIQUE EN FRANCE

L’article de Monsieur Jean-Baptiste Malet paru dans Le Monde diplomatique de juillet 2018, intitulé « L’anthroposophie, discrète multinationale de l’ésotérisme », nous contraint à une série de mises au point.

VOCABULAIRE, IMAGE

Nous dénonçons la juxtaposition insidieuse des termes « adepte, psalmodie, rituels, New Age, pouvoirs surnaturels, liturgie, pseudoscience, druidisme, péchés, contre-culture, antimoderne, panthéiste, puritaine, réseaux, empire… ». Ce genre de vocabulaire est absent de nos intentions comme de nos pratiques. Il ne vise qu’à caricaturer l’esprit de l’anthroposophie en tant que mouvement de pensée.

L’anthroposophie n’est pas une organisation, mais une méthode de recherche sur la spiritualité de l’être humain et de l’univers. Les bases méthodiques et les résultats de ces investigations sont transparents, accessibles à tout un chacun par les œuvres de Rudolf Steiner et de nombreux autres auteurs.

Les illustrations de Monsieur Yann Toma utilisées pour cet article suggèrent une masse rassemblée sous un cercle de lumière et une proximité au spiritisme. Les deux n’ont rien à voir avec l’anthroposophie. Nous avons interpellé Monsieur Toma sur cette utilisation dévoyée de ses productions.

EMPIRE, MULTINATIONALE ?

Les réalisations pratiques qui s’inspirent de l’anthroposophie (écoles, fermes, laboratoires, établissements bancaires coopératifs, institutions et cabinets médicaux…) sont toutes juridiquement, financièrement et spirituellement indépendantes. L’addition de tous les patrimoines et des budgets de fonctionnement est fallacieuse. Monsieur Malet s’appuie sur une technique erronée déjà utilisée par le passé (1). Cette pratique est aussi tendancieuse que serait le fait de cumuler les biens et revenus de tous les adhérents et sympathisants d’un quelconque regroupement, ou d’une famille et de son entourage, pour en démontrer la fortune.

L’éthique de ces entreprises et organisations est publiquement reconnue, et cela largement au-delà des sympathisants de l’anthroposophie et sur tous les continents. Si certaines d’entre elles ont bien un caractère international, elles sont toutefois aussi transparentes que l’anthroposophie elle-même. Elles peuvent être comprises comme faisant partie d’un mouvement anthroposophique, mais chacune ne dépend que d’elle-même, jamais d’un quelconque pouvoir central. Elles n’ont aucun lien d’obligation les unes par rapport aux autres, ni avec les Sociétés anthroposophiques des pays. En termes de bénéfices, un grand nombre de ces initiatives sont le contraire d’une « bonne affaire » au sens que l’auteur l’entend et suggère. Et nul ne peut dénoncer de prétendus flux financiers visant à des enrichissements personnels ou de groupes dissimulés. Que ces institutions se regroupent le cas échéant dans des fédérations d’entraide repose sur leur libre initiative. Qu’elles entretiennent des relations de travail avec les autres institutions en de multiples congrès et autres rencontres relève de leur seule volonté propre et ne nuit pas à leur autonomie, ni aux formes de cogestion de leur choix.

RACISME ?

L’utilisation tendancieuse de phrases de Steiner pour détourner le sens de ses propos de manière malveillante est une pratique facile et récurrente qui révèle tout au moins l’intention partisane des auteurs. Ils accumulent et juxtaposent des bribes de propos prononcés à une époque, dans des circonstances particulières, souvent retranscrites de façon approximative, non revues, et sorties de leur contexte. Là aussi, J.-B. Malet reprend ce procédé peu reluisant. En bon suiveur, il ne prend pas la peine de se frotter aux livres fondamentaux rédigés par Steiner. Ceux-ci parlent pourtant un tout autre langage.

On se référera à diverses analyses et articles éclairant ce sujet (2)(3)(4).

Dans tous les domaines de la vie pratique, un nombre important de réalisations permettent de répondre aux besoins des humains. Sur tous les continents, indifféremment des ethnies, des religions et des cultures, bien souvent dans des conditions très précaires, des individus se rassemblent pour étudier l’anthroposophie, mettre en œuvre des impulsions indépendantes, novatrices et originales, en toute créativité. Ces faits apportent la confirmation tangible de l’impulsion humaniste intrinsèque à la démarche anthroposophique : dans les townships en Afrique du Sud, les favelas en Amérique du Sud, en Inde, en Égypte, en Chine…

RELATIONS AVEC LE NAZISME ?

L’hypothèse d’une porosité entre les idées anthroposophiques et la doctrine national-socialiste a déjà fait l’objet d’études approfondies. Il en ressort :

  • qu’une connaissance générale et approfondie de l’œuvre de Rudolf Steiner révèle une orientation diamétralement opposée aux thèses du nazisme (5) ;

  • que Steiner avait déjà, à son époque, perçu les dangers de cette idéologie montante (6) ; de ce fait, il fut personnellement exposé à des agressions.

Que certaines notions présentes dans l’anthroposophie aient pu être récupérées et détournées, que des liens, voire des accointances réciproques aient existé entre des anthroposophes et des nazis, nous le déplorons formellement et nous réprouvons ces rapprochements. Au cours des années 1933 à 1945, sur les 8 000 membres de la Société anthroposophique en Allemagne, 45 en tout et pour tout sont entrés dans une des organisations du parti nazi (NSDAP, SS ou SA), comme l’a révélé Peter Staudenmaier dans son étude (7).

Avec la même vigueur, nous soulignons qu’à aucun moment il n’y a eu des rapprochements entre la Société anthroposophique et les organes officiels du parti national-socialiste. Au contraire, les incompatibilités intrinsèques ont conduit à la fermeture des institutions anthroposophiques en Allemagne (8).

SCIENCE DE L’ESPRIT, ÉSOTÉRISME, OCCULTISME ?

En France, le concept de « science de l’esprit » apparaît comme un oxymore fantaisiste. Il se heurte à l’esprit des confessions religieuses tout autant qu’aux acceptions étroites du concept de laïcité. Dans la culture allemande, « Geisteswissenschaft », traduit par « science de l’esprit », désigne pourtant tous les secteurs des sciences humaines (épistémologie, philosophie, histoire, littérature, etc…).

L’ésotérisme, tel que l‘anthroposophie le conçoit, est un terme inapproprié pour caractériser une organisation, car il ne concerne qu’une pratique individuelle.

Steiner a développé une méthodologie de recherche qui s’applique, avec la même rigueur que les sciences de la nature, au-delà des limites sensorielles. C’est le franchissement de cette limite qui est souvent perçu comme une transgression aberrante et dénoncé comme une « pseudoscience ».

Quoi qu’il en soit, pour qui voudrait récuser la possibilité de ce franchissement, toute argumentation doit d’abord se placer sur le terrain de la pensée, des concepts, de la connaissance. L’économie de cet effort ne devrait pas conduire un journaliste à malmener le droit à la liberté de pensée, de croyance, d’opinion et d’expression.

DES FIGURES DE LA SOCIÉTÉ ANTHROPOSOPHIQUE ?

Contrairement à ce que suggère Monsieur Malet, Henri Dahan n’est ni membre, ni une « figure de la Société anthroposophique ».

Françoise Nyssen non plus n’est pas membre de la Société anthroposophique, et ne l’a jamais été.

Alain Tessier, pour le comité

Notes

(1) Paul Ariès, Anthroposophie : enquête sur un pouvoir occulte, Golias, 2001

(2) Raymond Burlotte, Rudolf Steiner contre le racisme, sur le blog de ce site

(3) Stefan Leber, La question des races dans l’œuvre de Rudolf Steiner, Triades, 2011

(4) Uwe Werner, Individualité et race chez Rudolf Steiner. Son engagement contre le racisme et le nationalisme, Triades, 2012

(5) Anthroposophie et la question des races, Info3 Verlag, 1998 (non traduit). C’est une étude d’envergure sous la houlette de l’avocat de droit international Ted A. van Baarda, qui aboutit à la conclusion : « L’image anthroposophique de l’être humain selon Rudolf Steiner repose sur la base de l’égalité de toutes les individualités humaines et pas sur une supposée supériorité d’une race sur une autre. »

(6) En octobre 1917, Steiner s’exprime ainsi : « Un homme du XIVe siècle encore, lorsqu’il parlait de l’idéal des races, de l’idéal national, parlait dans le sens du progrès de l’évolution humaine et des qualités qu’il devait développer ; un homme qui parle aujourd’hui de l’idéal racial, de l’idéal national, de la communauté tribale, parle au nom d’impulsions de décadence. […] Rien ne fera glisser l’humanité davantage sur la pente de la décadence que la diffusion d’idéaux fondés sur la race, sur le peuple, sur le sang. » (La Chute des Esprits des Ténèbres, Triades, 1994, p. 175)

(7) Peter Staudenmaier, Between Occultism and Nazism: Anthroposophy and the politics of Race in the Fascist Era, Brill, 2014

(8) Police secrète d’État (Gestapo) prussienne à Berlin, 1er novembre 1935 StAM LR 17 134354, BAD Z/B 1 904, BAK R 43 II/822, cité par Walter Kugler dans Feindbild Steiner, Verlag Freies Geistesleben, 2001 (non traduit). Le directeur de l’Office principal de sécurité du Reich, Reinhard Heydrich, écrit la chose suivante sur la Société anthroposophique : « En considérant le développement historique de la Société anthroposophique, celle-ci est orientée vers l’international et entretient encore aujourd’hui des relations étroites avec des francs-maçons d’autres pays, des juifs et des pacifistes. La pédagogie fondée par Steiner et les méthodes d’enseignement actuellement utilisées dans les établissements anthroposophiques encore existants suivent une éducation individualiste, orientée vers l’être humain singulier, qui n’a rien de commun avec les bases éducatives du national-socialisme. En raison des oppositions entre la vision du monde de la Société anthroposophique et les pensées national-socialiste sur les peuples, il y avait un danger que la poursuite des activités de la Société anthroposophique nuise aux préoccupations de l’État national-socialiste. L’organisation doit être dissoute en conséquence car elle est ennemie de l’État et met en danger l’État. »