Hommages à un pionnier de la biodynamie en France : Claude Monziès (1928–2015)

 

    Nous sommes dans les années 1940, l’agriculture intensive et industrielle est en plein essor. À cette même époque, dans l’Allier, Simone Frère, soutenue par Mme Coroze et M. Denis, est à la tête d’un petit domaine accueillant des stagiaires qui peuvent venir y découvrir… la biodynamie ! C’est là que Claude Monziès prendra les premières marques de ce qui deviendra plus tard l’activité principale de sa vie professionnelle.

 

    Ce jeune homme plein de fougue, né en 1928 en région parisienne, découvre le monde paysan et éveille son amour pour la terre lors d’un séjour en Auvergne, pendant la guerre. Il rejette la carrière familiale d’ingénieur pour étudier les beaux-arts et finalement il s’inscrit à l’école d’horticulture de Versailles en auditeur libre. Il s’interroge sur ce qu’est la biodynamie après la lecture du livre de E. Pfeiffer, La fécondité de la Terre que sa logeuse lui avait recommandé de lire. C’est alors qu’il décide de se rendre à la Sourdière. Ce lieu de formation ne peut rester actif, faute de stagiaires, et lance un appel aux inscriptions. Deux des trois jeunes qui suivent la dernière formation d’introduction à la biodynamie sont Claude Monziès et Xavier Florin. Ils écoutent alors les cours du maraîcher Suisse Hediger.

 

    Les séjours de Claude et Xavier sur ce domaine sont déterminants pour l’essor de la biodynamie. En effet, ils entament à cette époque le projet de développer l’agriculture biodynamique en France.

 

    Après l’installation d’un maraîchage de 2 ha sur les coteaux de Grasse dans le Sud-Est de la France, Claude Monziès et sa femme Dominique Bouchet décident de s’investir sur un domaine afin de démontrer que la biodynamie est possible sur de grandes surfaces. Le domaine de l’Ormoy, en tant que lieu d’accueil pour la biodynamie et l’anthroposophie, voit le jour. Claude n’aurait pu réaliser ce projet sans le soutien moral et financier d’un grand nombre de personnes, notamment la famille Denis.

 

    Le domaine de l’Ormoy, c’est un petit château en Sologne, entouré de 120 ha de prairies et de bois. Les communs possèdent une étable ; un beau jardin et une serre en verre complètent la propriété. Non loin du château se trouve au bord de la rivière la ferme « Les places » qui a servi de lieu pour l’activité pratique de l’école de biodynamie ainsi que de terrain d’application et de recherche. Le château comporte de nombreuses chambres, plusieurs salles, de quoi en faire le lieu idéal pour des rencontres et conférences.

 

    Les activités à l’Ormoy commencent au milieu des années 1960. Le premier colloque est lié à la Société Anthroposophique ; suivent dans la foulée plusieurs autres sur la biodynamie. D’abord au rythme de sept à huit par an, puis chaque mois et à partir de 1971 un programme plus structuré est mis en place. Claude et sa femme Dominique y accueillent jusqu’à 80 personnes, tout en assurant l’intendance. Comme en France la biodynamie en est à ses balbutiements nombre de conférenciers sont allemands hormis Xavier Florin, formateur en agronomie biodynamique et André Faussurier, plus spécifiquement sur l’astronomie appliquée à la biodynamie.

 

    Ces séminaires participent à l’essaimage des fermes biodynamiques sur le territoire français. De ces installations de plus en plus nombreuses naît le Syndicat d’Agriculture BioDynamique à l’Ormoy, dont François Bouchet, le beau-frère de Claude Monziès, est l’un des actifs importants. Le syndicat gardera son siège au domaine pendant plusieurs années. Sous l’impulsion de Dominique Bouchet, est aussi créée à l’Ormoy l’association de médecine anthroposophique. Dominique avait invité le Dr Bott, auteur de l’ouvrage Médecine Anthroposophique, à donner un premier cours à l’Ormoy.

 

    Trois des personnalités sur lesquelles reposait l’organisation de ces séminaires   avaient un caractère bien affirmé, à savoir Xavier Florin, Claude Monziès et Thomas Kuhn. M. Kuhn qui s’occupait des finances, des inscriptions et de la programmation des séminaires, devait régulièrement jouer au médiateur entre le volcan Monziès et la tempête Florin. Ces trois caractères, on ne peut plus différents, ont tout de même gardé la volonté de réaliser ces rencontres afin de faire connaître et progresser la biodynamie en France.

 

    Claude Monziès a aussi été très actif pour l’agriculture biologique. Dès les années 1970, il s’investit dans Nature et Progrès dont il est resté vice-président plusieurs années. Le « recrutement » des participants aux stages de l’Ormoy est notamment réalisé par le biais des congrès de Nature et Progrès, qui participe à cette époque à la connaissance et la reconnaissance de l’agriculture biologique. Claude Monziès est aussi actif lors des commissions du gouvernement pour la création du logo AB (Agriculture Biologique). Il y est invité en tant que représentant de l’agriculture biologique.

 

    Au début des années 1980, plusieurs jeunes stagiaires de l’Ormoy souhaitant pratiquer l’agriculture émettent le souhait de suivre une formation plus poussée sur la biodynamie. Ainsi germe l’idée de créer une école à l’Ormoy d’autant plus que le domaine recevait au printemps en moyenne une demande de stage par jour. Claude et Dominique fondent ainsi la première école d’agriculture biodynamique en France. Il y a lui-même enseigné ; ses cours pouvaient être parfois exceptionnels mais aussi parfois irréguliers au gré du temps qu’il accordait à ses préparations. Il a quoi qu’il en soit fortement marqué les esprits de chaque personne qui a pu le rencontrer. Les textes qui suivent en sont un témoignage.

Famille Monziès

 

    Claude a joué un très grand rôle dans notre vie ainsi que Dominique sa première épouse. J’ai rencontré la biodynamie il y a plus de 43 ans à l’Ormoy en 1972. Nous avons fait ensuite de nombreux stages à l’Ormoy : agriculture, botanique, fabrication du pain et du fromage. Stages de médecine anthroposophique pour mon épouse Florence. Cela a déterminé beaucoup d’évolutions dans notre vie, nos orientations professionnelles, l’éducation de nos enfants, la manière de nous soigner et nos liens avec l’anthroposophie. Nous avons eu plusieurs fois le privilège de recevoir Claude et Dominique à la ferme. Il a amené chez nous le docteur Leo Selinger lors de son premier voyage en France. Ce dernier a aussi été une grande rencontre de ma vie.

 

    Dans les séjours à l’Ormoy, il m’a souvent emmené en barque sur les étangs pour pêcher au filet et admirer les martins-pêcheurs dont le vol direct et glissant tel un éclair bleu au retour sur la berge, est encore présent à mes yeux.

 

    Le lien qu’il entretenait avec Pierre Lieutaghi, qui a écrit en partie son magnifique livre sur les arbres, les arbustes et les arbrisseaux à l’Ormoy, m’enthousiasmait.

 

    … Nous avons à ces occasions beaucoup parlé et il m’a incité à porter sur le monde un regard plus profond, pénétrant la dimension spirituelle à l’arrière-plan des aspects matériels. (…)

Pierre Masson, conseiller en agriculture biodynamique

 

Une école d’agriculture biodynamique à l’Ormoy

 

    En septembre 1984, l’école d’agriculture biodynamique de l’Ormoy dans le Cher ouvrait de nouveau ses portes à de jeunes hommes et femmes qui désiraient se former pour pratiquer ces métiers d’agriculteur tels que chacun avait pu les idéaliser en son for intérieur.

 

    L’Ormoy, c’était d’abord un nouveau lieu de vie pour ces jeunes qui avaient quitté une activité professionnelle, une vie d’étudiant, une famille, une bande d’amis pour découvrir de nouvelles relations avec ceux qui avaient fait ce même pas vers l’inconnu. À ce moment de leur destin, ils allaient s’engager à vivre deux fois six mois, deux automnes et deux hivers, l’expérience de la communauté. Paradoxalement, c’était aussi l’expérience de l’individualité, qui se vit au présent et qui a fait un choix, libre, loin d’un conformisme sécurisant offert et imposé par notre société de consommation.

 

    Ce château de l’Ormoy, cette forêt, ces arbres, ces jardins, ces fleurs, ces légumes, ces vaches, ces poules, ces cochons, ces chiens, ces abeilles, qui nous accueillaient, c’était déjà l’Autre monde. Les notions de temps et d’espace n’étaient plus les mêmes dès que les voitures nous y conduisant nous déposaient.

 

    Apprenti, écolier, étudiant, chacun l’était selon le moment de la journée. L’apprentissage de l’autonomie était probablement ce que Claude Monziès désirait le plus offrir à chacun. À tour de rôle nous étions vacher, artisan fromager, boulanger, cuisinier, homme ou femme de ménage, responsable devant tous du sérieux de notre travail et à la recherche d’une qualité qui ne pouvait s’acquérir que progressivement, au fil des mois, sur cette petite ferme.

 

    Pour accompagner notre transformation intérieure, succession de réussites mais aussi d’échecs, nous trouvions à nos côtés les collaboratrices et collaborateurs de Claude sans la patience, l’engagement et la détermination desquels son tempérament tumultueux aurait gâté le germe d’enthousiasme qu’il avait pu déposer en chacun de nous.

 

    Qui dit école, dit professeurs. Aux côtés de Claude Monziès ce sont une trentaine de personnalités engagées dans la recherche et la pratique de l’anthroposophie qui sont venues nous présenter comment cette dernière avait pu féconder la connaissance des sciences du vivant et apporter un regard nouveau sur l’épistémologie. Christine Ballivet, Jean-Paul Gelin, Louis Ruhlmann, Michel Leclaire, Léon Barré, Claude Latars, Francis Edmunds, Françoise Garbit-Poyet, Gérard Audio, Michel Bazin, Jean-Paul Hornecker, Joël Acremant, Maria Thun, Joachim Berron, Jean-Claude Mainaud, M. Belon, peinture (Alain Garabé), modelage (Michaël Monziès), eurythmie (Corinne Nouyrit-Seignez et Claude Lallier), chant (Corinne Nouyrit-Seignez), ces activités artistiques aussi étaient régulièrement proposées.

 

    Étudiant, nous l’étions lorsqu’au terme de la journée nous nous engagions dans des moments de discussion à plusieurs pour comprendre ces nouveaux concepts de « corps éthérique », de « corps astral », d’« organisme agricole » Ou, plus en solitaire, lorsque nous lisions quelques conférences de Rudolf Steiner pour approfondir ou explorer les sujets vers lesquels notre curiosité nous attirait…

 

    Et si Claude Monziès a pu être le pionnier et l’artisan, avec Xavier Florin, du développement de la biodynamie en France, il faut aussi saluer le dévouement de sa première femme, Dominique, et de sa deuxième femme, Élisabeth, qui ont dû faire face, et contenir sa bouillonnante autorité, expression polaire de son immense altruisme plein de bonté. Femmes de l’ombre et inspiratrices, elles aussi ont participé activement, au quotidien, à la réalisation de cette école.

 

    Claude avait été étudiant artiste aux Beaux-Arts et élève à l’école d’horticulture de Versailles. Il aimait toujours prendre les craies de couleurs pour dessiner sur le tableau noir chacun des animaux, chacune des céréales, chacun des légumes étudiés.

 

    C’était l’homme des lointaines terres marocaines et tunisiennes. C’était l’homme des jardins méditerranéens de Grasse. Celui qui est devenu le gardien de l’humus, le protecteur des tas de compost, qu’il nous faisait remuer et former avec l’inlassable détermination du bousier bienfaiteur qui roule sa pelote et l’offre à la terre. C’est avec ce compost, épandu sur les « gastes terres » de Sologne, qu’il avait produit les magnifiques épis de seigle tenus par la main du jeune Christophe, photo de la dernière page de couverture d’un livre sur les grandes productions végétales de Soltner, grand classique des lycées agricoles, qui semblait nous dire : « voilà l’agriculture de demain ».

 

    Claude observait et nous invitait à observer. Par exemple, le travail invisible des vers de terre, qui emportaient dans leurs galeries les feuilles de charme dont il ne restait plus, à la fin de l’hiver, que le squelette de nervures lorsque nous les tirions, délicatement, par le pétiole. C’était l’occasion, pour lui, de saluer l’étude de Darwin sur « la formation de la terre végétale par l’action des vers ». Il était alors l’ambassadeur de ces minuscules « géants » capables de bonifier les sols les plus ingrats, d’aérer les terres les plus compactes et même d’enfouir des monuments historiques sous leurs insignes turricules.

 

    C’était aussi le professeur qui attendait de ses élèves qu’ils posent des questions.

 

    Et lui-même aimait à en poser, vertu pédagogique dialecticienne, source de l’impérissable maïeutique. Vertu qui pouvait être cachée derrière les apparences d’un enseignement manquant de structure et de rigueur, dont on lui faisait, souvent injustement, le reproche.

Alors, devant deux ou trois vaches jersiaises, dans un pré non fauché à l’automne, il demandait : « De quoi ont besoin ces vaches ? ». Question extrêmement anodine. Sa réponse était, elle, extrêmement déstabilisante : «… de l’eau… et de l’amour ». Elle tranchait, par sa lucidité, sur ces milliers de pages académiques, consacrées aux « productions animales » et aux « techniques pour la croissance des ruminants », qui réifiaient depuis près de 150 ans les animaux d’élevage…

 

    Les méthodes et la pratique de l’agriculture biodynamique devaient conserver ce lien vivant, ce lien spirituel entre la terre et le cosmos, mais surtout, aussi, ce lien de commensalité entre la vache et ses parasites. Claude Monziès nous les a enseignées avec sa constante et inaltérable exhortation :

 

    « À confiance, bonne chance ».

    Salut à toi, Ô Claude !

Michel Barrère, paysan dans l’Allier

 

 

     J’ai rencontré Claude pour la première fois lors d’une visite de ferme organisée par Nature et Progrès, section locale de l’Aube. Il arriva en trombe dans une Citroën ID19 avec du retard. Par la suite je participais régulièrement aux différents séminaires qui se déroulaient au château de l’Ormoy. La personnalité de Claude m’a toujours marqué, certainement une relation karmique. C’était toujours un grand plaisir de participer aux formations, il y avait là comme un petit air de vacances avec une ambiance amicale, presque familiale. On y mangeait des repas soignés préparés par Dominique Monziès.

 

    Personnellement j’ai gardé une profonde amitié avec Claude jusqu’à son décès. Il me semble que c’était le genre d’homme qu’on ne peut oublier lorsqu’on le rencontre. J’ai eu l’occasion d’animer quelques cours à l’école de l’Ormoy sur le maraîchage. J’ai pu me rendre compte des multiples connaissances que Claude partageait avec ses élèves.

Michel Leclaire

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