ALORS … RACISTE, OU LE CONTRAIRE ?

 

À propos de Rudolf Steiner et de l’anthroposophie 

L’anthroposophie fait régulièrement l’objet, en France, d’attaques virulentes. Faute d’arguments pour pouvoir qualifier le mouvement anthroposophique de « secte », on affirme que son fondateur, Rudolf Steiner (1861-1925), aurait tenu à maintes reprises des propos racistes. On s’appuie pour cela sur quelques citations tirées de ses conférences, choisies pour choquer et dérouter. Grappillées ici ou là, séparées de leur contexte qui permettrait de les nuancer, voire de les comprendre, elles sont régulièrement utilisées et répétées ad nauseum par ceux qui, pour une raison ou une autre, cherchent à discréditer l’anthroposophie.

Steiner est ainsi soupçonné de racisme, sans le moindre égard pour la conception profondément humaniste et éloignée de toute discrimination quelle qu’elle soit, qu’il a proposée il y un siècle, pour laquelle il s’est engagé, et qui est présentée dans ses livres et ses conférences. Car dès lors qu’on l’approfondit avec un minimum d’honnêteté, cette conception s’avère en effet aux antipodes d’une conception « raciste », ou même simplement « élitiste ». En tant que traducteur français de plusieurs livres de Rudolf Steiner et responsable depuis 20 ans des éditions Triades qui publient une partie de son œuvre en français, je voudrais apporter ma modeste contribution à ce débat.

Je commencerai par une remarque au sujet de l’œuvre éditoriale de Rudolf Steiner en général. Cette œuvre est des plus complexes. Il s’agit sans doute d’un cas unique dans l’histoire de l’édition. Elle comporte certes une partie « normale », en ce sens que Steiner a écrit 27 livres de sa main. Ce sont les seuls textes dont il a revendiqué la totale paternité et qu’il a destinés au public. Signalons que par rapport à la question des « races », on cherchera en vain, même avec une loupe, dans ces 27 volumes écrits la moindre trace pouvant évoquer, même de loin, un racisme quelconque. Au contraire, il y développe d’un bout à l’autre une conception de l’humain entièrement centrée sur la valeur unique et inaliénable de chaque personne, au-delà de tous les caractères de groupe.

Steiner, dans tous ses écrits, reste attaché à l’idéalisme d’un Goethe, d’un Schiller ou d’un Lessing, aspirant à la liberté de l’individu et défendant l’égalité spirituelle de tous les êtres humains. C’est ainsi qu’il a très tôt combattu l’antisémitisme qui tendait alors à devenir une sorte de mode chez les intellectuels. Dans un de ses Essais sur la civilisation et l’histoire contemporaine (GA 31) rédigé en 1887, à 26 ans, il écrivait : « Pour moi, la question des Juifs ne s’est jamais posée. J’ai évolué de telle façon qu’à l’époque où une partie des étudiants d’Autriche devenaient antisémites, ce phénomène m’est apparu comme une raillerie délibérée envers les conquêtes réalisées par la culture des temps modernes. Je n’ai jamais pu juger l’homme autrement que sur les traits de caractère individuels, personnels, que je percevais chez lui. Qu’un individu soit juif ou non, cela m’a toujours été égal. Si je puis m’exprimer ainsi, je dirai que cette disposition d’esprit est toujours la mienne. Et je n’ai jamais pu voir dans l’antisémitisme autre chose qu’un point de vue qui dénote chez ceux qui le partagent une médiocrité d’esprit, un jugement éthique déficient et un goût pour le moins douteux. »

Dans sa Philosophie de la liberté, publiée en 1894, on peut lire : « Il est impossible de comprendre entièrement un être humain lorsqu’on prend pour base du jugement que l’on porte sur lui un concept d’espèce ».

Et dans un autre de ses livres de base, écrit en 1905 et publié en 1909 sous le titre Comment parvient-on à des connaissances des mondes supérieurs, il cite parmi les particularités psychologiques qui doivent être combattues si l’on veut parvenir à une juste connaissance des choses, « la tendance à faire des différences entre les gens selon des critères extérieurs de rang, de sexe, de groupe social, etc. »

Combien de ceux qui proclament avec assurance que Steiner était raciste ont lu ne serait-ce qu’un de ses écrits avec ce regard critique ?

L’autre partie de l’œuvre de Steiner actuellement publiée (300 volumes supplémentaires environ) est un ensemble extrêmement hétérogène de milliers de « conférences » faites dans toutes les conditions possibles et imaginables, devant les publics les plus divers. Il faut dire que durant le premier quart du 20e siècle, Steiner a parcouru l’Europe de long en large, en s’adressant à toutes sortes de publics, du plus officiel au plus ésotériste. Il a fait des conférences publiques devant des salles plus ou moins hostiles, curieuses, ou au contraire admiratives, voire fascinées, des allocutions officielles devant des professeurs d’université, ou lors de congrès de philosophie, des conférences publiques, des conférences privées, des discours devant des ouvriers en grève ; il a aussi mené des travaux spécialisés avec des enseignants, des artistes, des médecins, des paysans, des scientifiques, des architectes, des théologiens, des théosophes, des syndicalistes, des entrepreneurs…

Voici comment Stefan Zweig témoigne de l’effet que firent sur lui les quelques conférences de Steiner qu’il eut l’occasion d’entendre à Vienne avant 1914 : « C’était vraiment excitant de l’entendre, car sa culture était stupéfiante. Alors que la nôtre restait cantonnée à la littérature, la sienne couvrait de multiples domaines. Je rentrais toujours de ses conférences à la fois enthousiaste et un peu accablé. […] À son savoir fabuleusement étendu et profond, je reconnus que la vraie universalité́ dont, avec notre infatuation de lycéens, nous croyions déjà̀ nous être rendus maîtres, ne saurait s’acquérir par des lectures et des discussions superficielles, mais veut être patiemment élaborée par des années de travail et d’efforts passionnés. » (Le monde d’hier – Souvenirs d’un européen)

La plupart de ces conférences ont été prises en notes, au début par des auditeurs, et par la suite par des sténographes professionnels. Mis ainsi bout à bout, par ordre chronologique, tout cela ne constitue nullement un corpus didactique, un enseignement systématique cohérent et conduit. On y trouve de tout, jusqu’au vertige. Certaines conférences sont didactiques, d’autres sont des conversations, des comptes rendus de réunions ou de débats qui n’avaient à l’origine nullement vocation à être un jour publiés.

Dans l’Autobiographie qu’il rédigea à la fin de sa vie, Steiner écrit à propos de ces conférences : « Il s’agissait de conférences plus ou moins bien sténographiées et que je n’avais pas eu le temps de revoir. J’aurais préféré que la parole demeurât ce qu’elle était ; mais les membres [de la Société anthroposophique] voulaient avoir ces textes. Ils furent donc imprimés. […] Il faudra seulement s’accommoder du fait que, dans ceux des sténogrammes que je n’ai pas revus, il se trouve des erreurs. » Il faut maintenant préciser qu’en fait Steiner n’a pu revoir, faute de temps, qu’une partie infime de ces textes (moins de 5% de l’ensemble des conférences qui sont aujourd’hui publiées !)

Sachons donc que lorsqu’on lit une conférence de Steiner, même en allemand, on ne lit pas, mot pour mot, ce qu’il a réellement dit. À l’époque, il n’était pas habituel d’enregistrer. Un texte sténographié est une reconstitution faite par le sténographe à partir de signes qu’il a fallu interpréter et retranscrire après coup. On lit aussi, bien souvent, des paroles que Steiner ne voulait pas fixer dans le marbre, surtout sans les avoir revues lui-même.

Lorsqu’on pense lire du « Steiner », il faudrait toujours penser à ce contexte. Dans les livres qui s’alignent sur le catalogue des œuvres complètes (GA), la distinction n’est pas toujours claire entre les écrits et les conférences, c’est une réalité que l’on oublie souvent. Les pages écrites par Steiner, où il a exposé clairement ce qu’il a voulu dire, en pesant ses mots et en corrigeant ses copies pour l’imprimeur, comme c’est la règle pour la plupart des livres, sont traités de la même manière que des réunions de chantier avec des ouvriers, des entretiens intimes avec des théosophes, des leçons plus ou moins ésotériques avec des francs-maçons, des séances expérimentales avec des paysans autour d’un tas de compost, tout cela noté par une personne étrangère, sans avoir été revu par Steiner.

On trouve dans ces milliers de « conférences » publiées tout et son contraire, beaucoup de redites, certainement des erreurs (dixit Steiner : « Il faudra seulement s’accommoder du fait que, dans ceux des sténogrammes que je n’ai pas relus [95 % de ceux-ci !], il se trouve des erreurs »), et cela complique bien sûr la tâche de ceux qui veulent approcher cette partie de l’œuvre. De fait, on y rencontre ici ou là quelques propos qui peuvent sembler bizarres, scabreux, voire délirants. C’est pourtant parmi de tels propos tenus souvent à brûle-pourpoint, en réponse à des questions, que l’on trouve ces déclarations étonnamment prémonitoires sur le fait qu’un bœuf deviendrait fou si on lui faisait manger de la viande, ou encore sur le lien étroit qui existerait entre le cerveau de l’homme et son intestin, ou encore sur le fait que si l’on continuait pendant quelques décennies à exploiter les abeilles comme on le faisait à l’époque, elles ne tarderaient pas à mourir en masse. Si les éditeurs avaient expurgé les livres de tels passages incongrus, on n’aurait pas pu, des décennies plus tard, se rendre compte que les « délires » de Steiner tapaient parfois juste.

Cela dit, il existe effectivement quelques passages dans les conférences qui peuvent être ressentis comme choquants. C’est ainsi que sur les environ 90 000 pages de l’œuvre de Steiner publiée (en allemand), on peut dire qu’environ 50 pages contiennent des propos qui, d’un point de vue actuel, peuvent être considérés comme racistes. Redisons-le, les 89 950 autres projettent une lumière toute différente, et cela devrait tout de même permettre de nuancer un jugement trop hâtif !

Ces quelques passages suspects, qui sont systématiquement cités lorsqu’on veut discréditer Steiner, sont toujours les mêmes : quelques propos sur les Indiens d’Amérique, qualifiés de race vieillissante et « en déclin », sur les Noirs et leur « vie instinctive », sur les cheveux blonds en lien avec l’intelligence, sur la femme enceinte qui lirait un « roman nègre » et aurait un « enfant tout gris », ou sur la langue française utilisée par les diplomates parce qu’elle permet de mentir le plus facilement. Redisons-le, il s’agit de quelques brèves déclarations perdues dans une œuvre gigantesque qui dit en permanence le contraire. Mais il suffit d’enchaîner les uns aux autres quelques extraits bien choisis de ces 50 pages pour laisser penser que toute l’œuvre de Rudolf Steiner est de même acabit et ainsi faire croire à qui veut l’entendre que les adeptes de l’anthroposophie avalent tout cela comme parole d’évangile et sont donc au mieux de doux rêveurs, au pire de dangereux psychopathes. 

Il est tout aussi problématique de prendre ces passages comme des vérités absolues auxquelles on adhère sans réflexion que de les présenter comme le nerf de l’anthroposophie et s’en servir comme d’un épouvantail pour cacher une œuvre par ailleurs foisonnante et pleine d’impulsions novatrices.

Le reproche consistant à dire que l’on ne devrait plus imprimer ces pages douteuses à l’heure actuelle n’est pas justifié. Les éditeurs de l’œuvre complète de Steiner (Gesamtausgabe, abrégé en GA) ont pris le parti, en tout cas jusqu’à aujourd’hui, comme je l’ai expliqué plus haut, de tout publier ce qui a été transmis. Dans aucune édition d’œuvres complètes, il n’est d’usage que l’éditeur fasse le tri et décide arbitrairement de ce qui doit être publié ou non. Quand on publie Platon ou Aristote, on ne supprime pas les passages où il apparaît que ces philosophes considéraient l’esclavage comme normal.

Finalement, est-il vraiment important de débattre sans fin pour savoir s’il s’agit de bévues de la part de Rudolf Steiner, ou si le sténographe a mal compris ? On ne le saura jamais. Reste à cultiver un certain esprit critique, en ne prenant pas tout pour argent comptant. Le mieux, pour se faire un jugement sur l’anthroposophie reste tout de même de prendre connaissance des ouvrages fondamentaux, c’est-à-dire les écrits. Quant aux réalisations issues de l’anthroposophie, elles se caractérisent partout, depuis un siècle, par leur caractère cosmopolite et ouvert. On pourrait multiplier les exemples à l’infini. Lorsqu’en Afrique du Sud l’apartheid avait réussi à séparer les différentes communautés, l’école Waldorf du Cap a toujours tenu à réunir dans les mêmes classes des enfants noirs et des enfants blancs et à créer ainsi une réalité et une conscience nouvelles. Quand Nelson Mandela est arrivé au pouvoir en 1994, il a rendu hommage à cette attitude. Depuis les années 2000, il existe en Israël plusieurs écoles Waldorf qui réunissent des enfants des trois religions, juive, chrétienne et musulmane. Les enfants apprennent l’arabe comme seconde langue dès l’âge de 6 ans, et vont une fois par semaine faire du jardinage avec des petits Palestiniens. Lorsque les parents amérindiens qui vivent aujourd’hui dans des réserves aux États-Unis ont cherché, il y a une trentaine d’années, une pédagogie pour maintenir leurs enfants liés à leurs racines tout en les ouvrant au monde moderne, ils ont choisi la pédagogie Steiner. Il existe des écoles Steiner au Ghana, au Burkina Faso, dans les favélas au Brésil, en Chine, en Inde, en Océanie, au cœur de toutes les grandes villes européennes et américaines, dans le désert égyptien, au Groenland, et l’on est étonné de voir comment elles respectent et intègrent les particularités des groupes locaux, tout en les mettant au service de l’individu chaque fois unique, cela de façon concrète, jusque dans les détails de la vie quotidienne, la célébration des fêtes, etc. Dans beaucoup de pays, les écoles Steiner (Waldorf) sont prises en charge par l’État. Elles ont par contre été fermées par les régimes totalitaires qui ont sévi au 20e siècle.

Lorsqu’on pratique un authentique « individualisme éthique », comme Steiner le décrit dans sa Philosophie de la liberté, les particularités de race, de peuple, de sexe, d’origine sociale, etc., cessent de jouer le rôle principal ; elles sont transformées pour être au service du moi humain. C’est là le message central de l’anthroposophie, qui attire aujourd’hui encore, cent ans plus tard, ceux qui, partout dans le monde, veulent travailler selon cette impulsion dans l’éducation, la médecine, ou l’agriculture.

Il s’agit en réalité, pour Steiner, de comprendre vraiment ce qu’est l’être humain. Qu’est-ce qui relie les êtres humains entre eux ? Qu’est-ce qui fait précisément d’un être humain un être humain ? Celui qui voit dans l’homme un être doté d’esprit, et l’esprit est universel, peut accepter même les différences physiques comme les différentes formes extérieures sous lesquelles un être humain se manifeste sans y voir pour autant une atteinte portée à l’égalité entre les hommes.

À cet égard, les propos de Steiner demeurent logiques et invariables à travers toute son œuvre. L’école Waldorf qu’il fonde en 1919 à Stuttgart est destinée à des enfants d’ouvriers. À l’époque, en Allemagne, les enfants devaient travailler en usine dès l’âge de 13 ans. Cette école fut l’une des premières écoles en Europe à éduquer ensemble des filles et des garçons jusqu’à 18 ans quelles que soient leur origine, mais aussi leurs facultés intellectuelles, artistiques et manuelles. Le futur menuisier n’a-t-il pas droit à la même culture générale que le futur avocat ? N’oublions pas non plus que Steiner a fondé en 1924 avec le médecin Ita Wegman, en Suisse, le premier institut pour enfants dits « handicapés mentaux », alors qu’on enfermait encore ces enfants, à l’époque, avec les « fous ».

En ce qui concerne l’apparence physique et l’hérédité, Rudolf Steiner a pris d’emblée des positions très fermes, qui passent comme un fil rouge dans nombre de ses présentations, constituant en quelque sorte les fondements de ses convictions.

En 1907, Steiner déclare que les races sont en voie de disparition en raison du « principe d’individualisation » qui se développe toujours davantage : «  Une époque viendra où il n’y aura plus de races de couleurs différentes. Les différences raciales s’estomperont. Par contre les différences entre les individus seront de plus en plus grandes. […] Ce n’est plus le sang qui reliera les hommes mais ce qui se tissera d’une âme à une autre âme ». (GA 99, EAR p. 164)

En 1908, il dit aux théosophes de Stuttgart : « Lorsque, de nos jours, on parle de races, on s’attache à quelque chose qui n’est pas vraiment juste. De lourdes erreurs ont été commises à ce propos, en particulier dans les livres de théosophie. On y enseigne que notre évolution se fait par “rondes”, comprenant des “globes”, qui eux-mêmes se subdivisent en “races” successives, comme s’il y avait des races à tous les degrés de l’évolution. Ce n’est absolument pas le cas. En ce qui concerne l’humanité contemporaine par exemple, il n’y a plus aucune raison de parler d’une évolution en terme de races. […] et si l’on peut encore parler de races, ce ne peut être qu’avec la conscience que ce concept perd de sa signification. »

En 1909, Steiner déclare dans une conférence aux théosophes de Munich : « Nous vivons actuellement à une période de transition au sens le plus fort du terme. Tout ce qui relève d’un type de vie subordonné à une âme collective doit être progressivement abandonné […] et ce sera le caractère individuel de chaque être humain qui passera de plus en plus au premier plan. […] On peut dire que, au cours de l’évolution de l’humanité, le concept dans lequel s’exprime le plus cette appartenance des âmes à un même groupe, à savoir le concept de race, perd de plus en plus sa signification. […] C’est l’essentiel, et voilà pourquoi il est nécessaire que le mouvement qui se dénomme théosophie […] admette dans ses principes cette élimination de la spécificité raciale et cherche à réunir les hommes de toutes les races, de toutes les nations, dépassant ainsi cette différenciation, ces différences, ces abîmes qui séparent les divers groupes humains. » (GA 117, p. 217)

En 1912, à Berlin, Steiner défend vivement l’idée suivante : « Ce n’est pas l’entrée dans un nouvel esprit de groupe, mais le renoncement à l’appartenance à un esprit de groupe qui va s’étendre à l’ensemble de la terre et qui sera le caractère distinctif de la civilisation à venir. Cette évolution est étroitement liée au fait que l’homme, dans sa conduite spirituelle, devient de plus en plus individuel, de plus en plus libre, pourrait-on dire. » (GA 133, p. 153)

En 1917, alors que les peuples européens s’entretuent, Steiner parle à tous ces Européens d’origines nationales multiples qui, ensemble, travaillent avec lui à la construction du Goethéanum, à Dornach près de Bâle, d’une « vérité qui est aujourd’hui pour les humains aussi inconfortable que possible, et dont ils ne veulent pas entendre parler, parce que depuis des millénaires ils se font gloire des liens du sang. Par indolence ils gardent cette habitude maintenant régie par les esprits des ténèbres. Nous voyons ainsi, au 19e siècle, la valeur qui est attachée aux liens de la race, du peuple, nous voyons comment cette attitude est présentée comme idéaliste, alors qu’en vérité elle est le début d’une décadence. […] C’est là un point en face duquel il faut être vigilant. Et en particulier, on ne peut pas comprendre l’époque présente si l’on ignore cette permutation des fonctions qui s’est accomplie au dernier tiers du 19e siècle. Un homme du 14e siècle encore, lorsqu’il parlait de l’idéal des races, de l’idéal national, parlait dans le sens du progrès de l’évolution humaine et des qualités qu’il devait développer ; un homme qui parle aujourd’hui de l’idéal racial, de l’idéal national, parle au nom d’impulsions de décadence. Et s’il croit, en parlant ainsi, proposer à l’humanité des idées qui servent le progrès, il s’abuse. Rien ne fera glisser l’humanité davantage sur la pente de la décadence que la diffusion d’idéaux fondés sur la race, sur le peuple, sur le sang. […] Le véritable idéal devrait être puisé au monde spirituel, et non pas fondé sur le sang. » (GA 177, p. 174-175)

Pourquoi ces passages des conférences ne sont-ils pas placés à côté des passages problématiques évoqués plus haut ? Quand on pense au sentiment général qui était en vigueur à l’époque du colonialisme et de l’impérialisme antérieure à la Première Guerre mondiale, ces déclarations de Steiner frappent pourtant par leur justesse et leur modernité. N’oublions pas, en effet, quelle est la situation à la fin du 19e siècle. Qu’il suffise, pour évoquer cette atmosphère, de rappeler qu’en 1885, en France, Jules Ferry faisait un discours à la tribune de la chambre des députés dans lequel il affirmait qu’il existe des races supérieures, et que celles-ci ont le devoir de civiliser les races inférieures. Il a fallu attendre 1962, avec Claude Lévi-Strauss et sa Pensée sauvage, pour voir apparaître dans notre civilisation cette idée de la pensée humaine est la même partout !

Parler de « racisme » n’a décidément aucun sens dans le contexte global que constitue l’œuvre de Steiner. En revanche, une tout autre perspective se dessine : à l’avenir, une communauté d’êtres humains plus solidaires se développera, une communauté d’hommes ayant chacun sa propre culture et sa propre vision du monde, bref une communauté d’individualités libres et non pas d’esprits de groupe, et c’est à cela que l’anthroposophie peut contribuer.

Raymond Burlotte

Juin 2017

Publié dans 2017, Articles